Info Bordeaux mai 2016

PRIMEURS 2015 BORDEAUX

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À croire que l'Histoire se reproduit à Bordeaux tous les 20 ans !

Comme 1995 après 1990, ou 1975 après 1970, Bordeaux a bénéficié en 2015 d'un grand millésime, le premier depuis 2010.

Après 4 années de disette, qualitative et/ou quantitative, voici enfin le millésime que tout le monde attendait : producteurs, distributeurs, critiques et clients.

Bordeaux 2015 – En bref.

À Bordeaux, le millésime 2015 se résume en 7 points :

  • un mois d'août pluvieux, par chance (!),
  • des pluies de septembre décroissantes du nord au sud de la Gironde,
  • des vinificateurs qui ont tout compris (mais pas tous...),
  • de grands vins blancs secs, riches et aromatiques, à l'acidité moins marquée qu'en 2014,
  • à nouveau de très grands vins blancs liquoreux,d'une magnifique pureté aromatique comme en 2014 mais avec plus de gras,
  • des vins rouges remarquables, associant maturité, richesse, charme et délicatesse,
  • des hausses de prix contenues entre +10% et +20% (pour l'instant).

Ci-après le détail de ces 7 dominantes.

Bordeaux 2015 – Histoire d'eau.

Indépendamment de températures et d'un ensoleillement supérieurs à la norme, c'est le régime hydrique qui a avant tout directement façonné le millésime 2015 à Bordeaux.

Épisode 1 : avec des précipitations normales, l'hiver 2015 permit de reconstituer les nappes phréatiques. Heureusement car mai, juin et juillet furent exceptionnellement secs, 87 mm cumulés en 2015 contre 195 mm en moyenne des 30 dernières années. Fin juillet, cette sécheresse marquée inquiétait tous les producteurs, les jeunes vignes affichant des signes de stress hydrique (décoloration des feuilles, flétrissements des baies). Les blocages de maturité étaient certainement à venir si août s'avérait normalement chaud et sec.

Épisode 2 : un mois d'août pluvieux, 103 mm contre 58 mm normalement. Ces pluies en août, habituellement néfastes, furent une bénédiction en 2015. Ce qui a permis à Mme Sanders (Haut-Bailly) de déclarer que « les pluies d'août avaient sauvé le millésime ». Paradoxal mais bien vu ! La vigne retrouva de la vigueur et put poursuivre en bon ordre son processus de maturité. Fin août, les réserves en eau étaient suffisantes et les viticulteurs espéraient une météo sèche jusqu'aux vendanges.

Épisode 3 : une succession de perturbations atlantiques passant en Charentes-Poitou sont venues lécher le nord du département de la Gironde du 10 au 20 septembre alors que les vendanges débutaient. La hauteur de ces précipitations de septembre allait rapidement decrescendo du nord au sud de la Gironde :

- 150 mm à Jau-Dignac à l'extrême nord du Médoc,

- 118 mm à Saint-Estèphe, 98 mm à Pauillac, 54 mm à Margaux,

- 35 mm seulement à Bordeaux et dans le Libournais,

- à peine 20 mm dans le Sauternais,

à comparer à la moyenne mensuelle trentenaire de 85 mm à Bordeaux.

Bordeaux blancs secs 2015 – Grand millésime, expressif, ample, équilibré.

Si août fut pluvieux, il fut également chaud sans excès, un seul jour (le 3) atteignant 35°C, avec des nuits fraîches, conditions idéales pour la maturation des raisins blancs sans dégradation des précurseurs aromatiques. Des vendanges précoces, de fin août au 12 septembre, par temps beau et sec, complétèrent le tableau.

La réussite des blancs secs est générale en Gironde, sur tous les cépages, avec des vins très expressifs, de grande pureté aromatique, plus amples et ronds que les 2014 à ce stade. La marque du millésime 2015 est un équilibre parfait entre nervosité et volume en bouche, fraîcheur et puissance, et rappelle en cela les blancs du millésime 2008.

Comme les acidités sont moins tranchantes qu'en 2014, les blancs secs 2015 requerront moins de garde pour être appréciés.

Bordeaux liquoreux 2015 – Très grand millésime alliant acidité et liqueur, mieux encore qu'en 2014.

La précocité est toujours un facteur qualitatif pour les liquoreux. Plus le botrytis (pourriture noble) survient tôt, plus les raisins sont sains et exempts d'autres signes de pourriture (verte, grise, noire).

En 2015, après le dernier orage d'août (le 31) et ses 10 mm de pluie, le botrytis se développa rapidement, au point que la plupart des crus classés avaient ramassé plus des 2/3 de leurs raisins avant fin septembre. Des tries plus modestes en volume se sont étalées courant octobre, en toute sérénité, ramassant à la demande et au gré des maîtres de chai des raisins dorés, rôtis ou confits.

Comme pour les vins blancs secs, les 2015 ont la même fraîcheur et la même tonalité aromatique (fleurs, fruits frais, agrumes) que les 2014, à peine moins de vivacité mais sont encore plus équilibrés car ils possèdent davantage de liqueur et d'onctuosité. Manifestement, les pratiques changent à Sauternes et tendent année après année à l'élaboration de vins moins denses, moins liquoreux tout en étant plus frais et purs (et donc plus rapidement appréciables).

De Barsac à Sauternes, le millésime 2015 est homogène, et abondant car pour les liquoreux, qualité rime le plus souvent avec quantité.

Bordeaux rouges 2015 – Très grand millésime, grâce au climat mais aussi grâce aux hommes.

À la dégustation, deux facteurs se sont avérés prépondérants pour réussir (ou non) les rouges 2015 :

• au sud d'une ligne Pauillac-Blaye, les vendanges purent se dérouler aisément et sous les meilleures conditions climatiques. Il fallait être vraiment peu doué ou volontairement surproduire pour ne pas profiter du millésime et élaborer de grands vins. Au nord de cette ligne, les vendanges étaient plus délicates en raison des pluies et seuls ceux qui ont une vraie volonté qualitative et qui 'bichonnent' leurs vignes ont pu exploiter au mieux les grandes possibilités offertes par 2015. Ceci se retrouve autant dans les grands crus classés qui ont les moyens que dans les petits châteaux soigneux et attentifs à leur vignoble (Clos Manou, Lousteauneuf, Sociando-Mallet, Potensac, Rollan de By...).

• le savoir-faire des vinificateurs fait également la différence. Au départ, les raisins avaient tout : intensité aromatique et colorante, maturité, puissance. De ce fait, il fallait pratiquer des extractions douces, rechercher le côté soyeux et velouté des trames tanniques. L'erreur était de penser 'millésime d'exception donc de longue garde' et, croyant bien faire, de corser les structures tanniques des vins en extrayant (remontages, pigeages) plus vigoureusement que nécessaire, en rallongeant les durées de cuvaison ou d'élevage, en augmentant la proportion de vins de presse ou de barriques neuves, etc. Cette erreur fut fatale à nombre de 1995 ou 1975 qui de ce fait ne furent jamais équilibrés et déçurent tout au long de leur vieillissement. Heureusement, ces pratiques sont aujourd'hui plus rares que par le passé et les œnologues beaucoup plus sensibles à l'équilibre général des vins. Comme dit M. Cazes (Lynch-Bages) « Pour être bon vieux, un vin n'a pas besoin d'être mauvais jeune ». Mais 2015 nous a montré qu'il existe toujours quelques irréductibles... Chez ceux-ci, les 2014 seront incontestablement plus harmonieux et bien meilleurs à terme que les 2015.

Bordeaux rouges 2015 – Très grand millésime, mais pas aussi exceptionnel que 2009-2010.

Fort heureusement, les réussites en Bordeaux rouges 2015 sont nombreuses et patentes. Rive gauche comme rive droite, les vins présentent des nez de belle maturité (cassis, fruits noirs), les bouches sont profondes, amples, mais aussi gourmandes et souples, campées sur des tanins fins et soyeux.

En ce sens, 2015 nous rappelle 1985, millésime de grand charme dès sa première jeunesse et qui, tout au long de son vieillissement, a enchanté les dégustateurs par ses qualités de chair et de tendresse. 2015 est assurément un grand millésime, comme on en voit en moyenne une fois tous les 5 ans à Bordeaux, de bonne garde dont les vins s'ouvriront assez rapidement (2022-2028) et pourront être conservés une vingtaine d'années.

Pour autant, 2015 n'est pas un millésime aussi exceptionnel que les récents 2009 (plus extraverti) ou 2010 (plus classique et de très longue garde assurée). Même si nombre de châteaux ont profité de 2015 pour signer leur meilleur vin jamais produit, à la faveur d'un plus attentif suivi à la vigne (culture respectueuse de l'environnement et de la plante), de leurs progrès techniques (tris systématiques), de leur expérience...

Autre bonne nouvelle, 2015 est aussi (et enfin) un millésime de bonne production, +10% par rapport à une récolte normale, quand 2011, 2012, 2013 (surtout) et 2014 ont été inférieurs à la norme.

Bordeaux rouges 2015 – Margaux super star ?

Les grands rouges 2015 sont légion et se retrouvent sur toutes les appellations. Néanmoins, il est notable que les appellations les plus réussies sont exactement celles du millésime 2012 :

• la totalité du Libournais ; Bourg, Fronsac, Pomerol, Saint-Émilion, Francs et Castillon,

• la rive gauche avec, en remontant vers le nord, les Graves, Pessac-Léognan, Haut-Médoc (sud), Margaux, Moulis et Saint-Julien.

L'ensemble des dégustateurs a mis en avant cette année l'appellation Margaux. Il ne faut pas y voir un avantage climatique qui aurait plus spécialement favorisé cette appellation. Pour nous, les deux appellations voisines que sont Saint-Julien et Pessac-Léognan doivent être tout autant félicitées que Margaux en 2015. Et les châteaux Haut-Brion et Mission Haut-Brion méritent la même note d'excellence que château Margaux.

Par contre, il est vrai que nous avons noté en 2015 le réveil qualitatif de l'appellation Margaux, la plus fournie du Médoc en crus classés mais dont une bonne moitié d'entre eux sommeillait jusque-là. C'est d'ailleurs la seule appellation du Médoc où plusieurs crus classés sont aujourd'hui simultanément en cours de certification biologique : Ferrière dès 2015, Durfort-Vivens et Palmer en 2016.

Bordeaux rouges 2015 – Les prix : en faveur des producteurs ou des consommateurs ?

À ce jour, les prix des crus déjà mis en vente sont en augmentation de +10 à +20% par rapport à ceux de 2014. En considérant l'écart qualitatif entre ces deux millésimes, cette hausse paraît extrêmement raisonnable et place le prix des 2015 peu ou prou à égalité avec celui des 2011 en primeur.

À ce niveau de prix, nous sommes persuadés que, vu l'unanimité des critiques et la qualité intrinsèque des vins, les 2015 seront appelés à se valoriser. D'autant plus si les prochains millésimes sont faibles.

Nos craintes portent sur les crus à venir dans les prochaines semaines, notamment les plus grands. Pour eux, la tentation est forte de se rapprocher des prix qu'ils avaient atteints pour le millésime 2010. Plusieurs faits devraient néanmoins freiner leurs ardeurs :

  • la quantité produite en 2015 est confortable, environ 20% supérieure à celle de 2014,
  • la demande chinoise reste active mais n'est plus aussi exagérée qu'il y a 5 ans,
  • l'économie des pays émergents tels le Brésil ou la Russie est en panne,
  • l'euro s'est apprécié ces derniers mois vis-à-vis du dollar et plus encore vis-à-vis de la livre anglaise (Brexit).

Nous aurons ces réponses d'ici un mois, après Vinexpo Hong-Kong (24-26 mai), et ne manquerons pas de vous faire part de notre avis quand tous les prix seront connus.