Info Bordeaux mai 2017

PRIMEURS 2016 BORDEAUX

(lettre du 20 mai 2017)

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Avec une climatologie improbable et une chance incroyable, Bordeaux a vu en 2016 la genèse d'un millésime extraordinaire, d'autant plus miraculeux qu'inespéré. Et qui fera assurément date.

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2016 : une climatologie improbable

Acte 1 : un printemps frais où il a plu beaucoup et souvent, les 3 mois avril-mai-juin enregistrant +62% de pluies par rapport à la norme (722 mm contre 445 mm). Avec 20 jours de retard dans l'avancement des vignes, une formidable pression du mildiou et des nappes phréatiques affleurant le sol, les viticulteurs n'en menaient pas large quant au potentiel qualitatif à venir du millésime 2016.

Acte 2 : le 18 juin, renversement du tout au tout de la météo, avec l'installation d'un temps parfaitement sec et ensoleillé jusqu'au 3 novembre, soit pendant 4 mois pleins. Jusque début août, ce beau temps estival était accueilli comme une bénédiction, asséchant les sols, éradiquant le mildiou et rattrapant le retard végétatif. Mais ensuite, une si longue période de sécheresse (-64% de pluies, 101 mm contre 284 mm) faisait craindre des raisins à peau épaisse, avec peu de jus, des arômes cuits et des tanins durs voire secs. Les agriculteurs disent que « le mauvais temps, c'est le temps qui dure ». En ce sens, 2016 était bien mal parti !

Épilogue : les viticulteurs retrouvaient le sourire avec des vendanges plus qu'heureuses, par grand beau temps sec et durable permettant à chacun de choisir la date optimale de ramassage des différents cépages (merlots à partir du 19 septembre, cabernets jusqu'au 24 octobre). Divine surprise, les écoulages des premières cuves laissaient déjà deviner un (très) grand millésime.

Conclusion : clairement, la vigne n'aurait pas pu supporter la sécheresse de l'été (4 mois !) s'il n'y avait pas eu autant d'eau au printemps. Et inversement n'aurait rien donné de bon après un printemps aussi frais et humide (3 mois continus !) s'il n'y avait pas eu un été aussi longuement radieux. 2016 a vu se produire deux événements climatiques qui, séparément, auraient grandement expliqué la médiocrité voire la nullité du millésime. Mais qui, mis bout à bout, ont réalisé un prodige.

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2016 : une chance incroyable

Deux événements climatiques décisifs se sont en outre produits au moment opportun. Sans eux, ou avec eux mais à d'autres dates, rien n'aurait été pareil :

• alors qu'il y eut 14 (sur 30, soit presque une sur deux) journées pluvieuses en juin, une fenêtre de franc beau temps sec et avec des températures au-dessus de 20°C est survenue du 7 au 12 juin. Exactement au moment de la floraison, très compacte, sans coulure ni millerandage, garantissant une récolte homogène et de bons volumes.

• début septembre, la vigne commençait à peiner après deux mois de sécheresse et les blocages de maturité apparaissaient par endroit. Fort bienvenu, un épisode pluvieux (et un seul) eut lieu les 13 et 14 septembre. Exactement au bon moment, 10 jours avant les premières vendanges laissant à la vigne le temps de se ressuyer et de relancer la maturité. Et exactement la bonne quantité d'eau, 33 mm à 45 mm suivant les endroits, ni trop ni trop peu.

La chance bordelaise ne s'arrête pas là car un troisième facteur qualitatif s'est produit en août : de grands écarts de température diurne/nocturne à la faveur de journées chaudes (plus de 30°C les 13-16 août, puis 23-27 août) mais non caniculaires et de nuits fraîches. Ces grands écarts thermiques ont assuré l'éclat et le potentiel aromatique des raisins.

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2016 : bon millésime pour les vins blancs secs

Comme bien souvent (2009, 2003...), les étés chauds sont moins favorables aux vins blancs secs qu'aux vins rouges. Les températures élevées préservent certes l'état sanitaire mais abaissent l'acidité et empêchent la synthèse des précurseurs aromatiques, risquant de donner des vins blancs secs manquant de bouquet et de vivacité.

Heureusement, il n'en fut rien en 2016 grâce à la fraîcheur des nuits d'août. Les vins blancs secs n'ont pas l'extrême tension et la minéralité des précédents millésimes 2012 à 2015 mais suffisamment d'acidité pour éviter toute mollesse.

Forts de textures fondantes et d'une excellente palette aromatique, plus fruits jaunes (pêche, poire, ananas, mangue) qu'agrumes (citron ou pamplemousse), ces vins ont une amabilité immédiate qui les rendra rapidement et facilement appréciables. Même les plus vifs tels Domaine de Chevalier ou Latour-Martillac.

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2016 : très bon millésime pour les vins blancs liquoreux

Sauternes est passé de peu à côté d'un nouveau chef d'oeuvre. À la sortie de l'été, tout était en place pour un très grand millésime, et les 40 mm de pluie de la mi-septembre laissaient espérer un déclenchement rapide et homogène du botrytis comme en 2015.

Mais, en l'absence de pluies jusque début novembre, les conditions sont restées sèches et le botrytis ne s'est développé que progressivement au rythme des brouillards matinaux. Les vendanges (en tee-shirt) ont été très étalées dans le temps, par exemple du 27 septembre au 4 novembre à Yquem, sur 4 tries en moyenne pour des volumes finalement plus que convenables.

Les vins de Barsac (Climens, Coutet, Doisy-Daëne...) étaient avantagés par leur (relative) légèreté naturelle tandis que ceux du Haut-Sauternais (Yquem, Rieussec, Guiraud...) ont évité d'avoir une trop grande concentration en sucre des raisins en ramassant lors des dernières tries tous les raisins dorés ou rôtis et non trop confits. La maîtrise de la richesse en liqueur était la clef de la réussite en 2016.

Au final, nous avons goûté chez les meilleurs des vins d'une grande pureté de goût (abricot, mirabelle, ananas), structurés mais sous-tendus par une acidité fine leur conférant onctuosité et douceur, sans aucune lourdeur.

Enfin, le marché international des Sauternes étant ce qu'il est (c'est-à-dire constant et non en progression), les prix restent inchangés par rapport à ceux des années précédentes.

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2016 : millésime extraordinaire pour les rouges

Les 2016 ont la puissance aromatique, la maturité et la densité qui siéent à un grand millésime bordelais. Mais 2016 sort de l'ordinaire par ses autres qualités, qui plus est simultanément réunies :

• une grande fraîcheur aromatique, donnant un éclat et une élégance uniques,

• un velouté remarquable en bouche malgré une acidité bien réelle mais nullement ressentie,

• une structure tannique douce et soyeuse, d'un grain étonnamment surfin,

• des degrés d'alcool non excessifs, pas plus de 13,5° pour les cabernets, 14,5° pour les merlots.

En raccourci, les 2016 sont riches, frais et veloutés. Sans l'opulence (parfois la lourdeur) des 2003 ou 2009, sans la fermeté (parfois l'austérité) des 2005, 2010 ou 2015.

L'œnologue Michel Rolland l'a annoncé en décembre dernier dès la fin des vinifications : « Dans ma longue carrière, j'ai eu des millésimes de grande qualité, tels 1982, 1989, 1990, 2000, 2001, 2009, 2010, 2015, mais je crois que je viens d'assister à l'élaboration du meilleur ». Sic ! Pour mémoire, Michel Rolland a débuté en 1973 et son laboratoire conseille aujourd'hui près de 200 châteaux bordelais sur les deux rives.

Qui plus est, les rouges 2016 ont une harmonie, un moelleux et un caractère fondant particulièrement séducteurs. Cette buvabilité immédiate nous laisse penser que, comme à l'époque pour le millésime 1982, les 2016 sauront dispenser une forte note plaisir à tout moment de leur évolution, à court, moyen et long terme.

Dernier point : tous les cépages se sont plu en 2016, à commencer par les cabernets francs et sauvignon plus tardifs ou le petit verdot plus irrégulier. La rive gauche, de Pessac-Léognan à la pointe nord du Médoc, est à l'honneur mais la rive droite n'est pas en reste avec des 2016 parfois même supérieurs aux 2015. Lors des assemblages, les sélections n'étaient pas faites par défaut mais par choix, les vinificateurs ont pu aisément donner à leur vin le profil qu'ils souhaitaient, ayant des lots d'égale valeur quel que soit le cépage.

D'où également une abondance relative à l'échelle de la Gironde : +7% en volume par rapport à 2015, +12% par rapport à la moyenne 2011-2014.

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2016 : les raisons du succès

Après un scénario climatique jamais rencontré dans l'histoire récente (disons depuis 1855...) du vignoble bordelais, il est difficile de déterminer avec certitude les raisons de la grandeur du millésime 2016.

Le régime hydrique a assurément eu un rôle décisif. En envoyant ses racines et radicelles suivre le reflux des nappes phréatiques durant tout l'été, la vigne a pu en permanence puiser l'eau dont elle avait besoin en quantité adéquate, ni trop ni trop peu, et profiter ainsi sans stress de l'ensoleillement généreux. Comme si elle avait été cultivée individuellement dans des bacs à rétention d'eau (type Riviera™).

L'autre fait marquant est l'allongement du cycle de maturité. Le délai entre la fleur et la vendange est en moyenne d'une centaine de jours pour les cépages bordelais. En 2016, ce délai a atteint pour les cabernets jusqu'à 135 jours, soit un mois de plus que la norme. Cette durée inhabituelle explique certainement l'exceptionnelle maturité des tanins, et leur poli.

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2016 : les (rares) nuages

Pour faire la fine bouche, des difficultés ont pu être rencontrées ça et là en 2016, sans conséquence qualitative pour les vins (soit il n'y a pas eu de raisin, soit les quelques lots concernés ont été éliminés) :

• le mildiou du printemps a touché les vignobles peu ou mal protégés, entraînant une moindre production (Palmer, en conversion bio, n'a produit que 27 hl/ha),

• les très jeunes vignes, insuffisamment enracinées, ont souffert de la sécheresse accentuée de l'été,

• les sols les plus drainants (sables), comme par endroit à Margaux ou Pomerol, ont généré un stress hydrique intense, avec défoliation des vignes et dessèchement des baies.

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2016 : bons prix ou bonnes quantités ? le dilemme 2016

La tradition à Bordeaux est de fixer les prix du nouveau millésime d'après ceux du précédent millésime (s'il est meilleur on augmente, s'il est moins bon on baisse). Avec un deuxième grand millésime consécutif (2016 après 2015), les acheteurs, professionnels ou amateurs du Monde entier, redoutaient une envolée des prix comparable à celle qu'avait connu Bordeaux en 2010 après 2009.

Nous n'en sommes qu'à mi-campagne et, à ce jour, l'augmentation des prix reste contenue (+8% en moyenne), plusieurs grands crus montrant l'exemple en reconduisant purement et simplement les prix de l'an dernier (Cos d'Estournel, Montrose, Domaine de l'A, tous les Sauternes...). Hors inflation, le niveau des prix des 2016 retrouve le plus souvent celui des 2009, parfois celui des 2005 (Branaire, La Tour Carnet, d'Aiguilhe), voire nettement moins (Pape-Clément). En tout cas, loin du niveau qu'avaient atteint les 2010 et alors que 2016 sera un millésime qui fera date à Bordeaux, tout autant que 2010.

L'envers de la médaille est qu'en contrepartie de prix sages, les Châteaux proposent aujourd'hui en primeur de faibles volumes, représentant les deux tiers voire seulement la moitié de ce qu'ils ont produit en 2016. Les raisons de cette rétention sont multiples : la perspective de ventes plus profitables après la mise en bouteille, les gelées de fin avril qui ont amputé la récolte 2017, l'espoir de prochaines dispositions fiscales plus favorables... 

Avec l'engouement dû au millésime, ces quantités réduites génèrent une disparition rapide des crus les plus recherchés dans les stocks des négociants et nous vous présentons par avance nos excuses si nous ne pouvons satisfaire vos demandes en totalité. Fort heureusement, la réussite des 2016 est (quasi) universelle et le vignoble bordelais suffisamment vaste pour trouver des alternatives pertinentes, sur toutes les appellations et à tous niveaux de prix.

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2016 : une sélection étendue

Encore une preuve de la valeur du millésime 2016 : les terroirs moins favorables, les parcelles moins bien exposées, les plus humides ou plus fraîches, celles qui en temps normal peinent à être mûres à temps, ont brillamment réussi en cette année de chaleur et de sécheresse.

Avec pour conséquence des seconds vins, crus bourgeois ou appellations satellites donnant de très grands vins, d'une qualité et d'une profondeur inhabituelles voire insoupçonnées. Le critique Jean-Marc Quarin a ainsi qualifié de « meilleur jamais fait » 205 vins sur 604 dégustés, pas moins d'un sur trois !

En 2016, nombre de vignerons qualitatifs nous ont donné l'occasion de faire de belles et excitantes découvertes ou de confirmer leurs progrès. À ce jour, déjà 10 nouveautés pour la première fois dans nos listes en primeur :

• en blanc sec : le Caillou Blanc de Talbot,

• à Sauternes : Ch. Guiraud,

• en Médoc : Ch. d'Escurac, Fonréaud, Branas Grand Poujeaux, Pauillac, Tour des Termes,

• en Libournais : Ch. Alcée, Dame de Boüard et Clos de Boüard.

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2016 : le classement Wine Advocate

Pour finir, voici le tableau situant 2016 dans le concert des récents grands millésimes bordelais, établi d'après les notes diffusées en primeur par la revue Wine Advocate (Robert Parker jusqu'en 2013, Neal Martin depuis) :

Millésime200020052009201020152016
Nombre de crus
atteignant 100/100
59211058
Nombre de crus
dépassant 95/100
211643403243

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