Millésime 2018

 

PRIMEURS 2018 BORDEAUX (15 mai 2019)

Nous vous livrons ci-après nos commentaires généraux sur ce millésime 2018 en Bordelais, le troisième grand millésime (avec 2015 et 2016) en 4 ans, le cinquième (avec 2009 et 2010) en 10 ans, attestant que le réchauffement climatique est bien en marche et que les viticulteurs, avec un climat de plus en plus chaud et sec, mangent (pour l'instant) leur pain blanc.

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Bordeaux 2018 : la météo

Après un hiver (décembre-février) bien plus pluvieux que la norme (+26%) est survenu un mois de mars particulièrement arrosé : 113 mm pour une moyenne trentenaire de 65 mm. Les sols étaient détrempés, favorisant le départ en végétation de la vigne mais aussi et surtout du mildiou.

De mémoire de vigneron girondin, il n'avait jamais été rencontré une aussi forte et aussi longue (jusqu'en juillet) pression de ce champignon qui s'attaque dans un premier temps aux feuilles puis aux grappes. Les vignobles en culture biologique ont été lourdement impactés, surtout ceux moins expérimentés en cours de conversion, mais également ceux en culture conventionnelle. Il suffisait d'un ou deux jours de retard dans un traitement pour que les dégâts soient importants.

Second événement, de violents orages de grêle très localisés mais dévastateurs pour les propriétés concernées :

- le 26 mai sur le sud Médoc (Cantemerle, La Lagune...) et les Côtes de Bourg/Blaye,
- le 15 juillet  sur Sauternes (Fargues, Guiraud, Rieussec...) et à nouveau le sud Médoc.

Enfin, le troisième événement, le plus important car il a façonné le profil du millésime 2018, est la bascule météo de la mi-juillet. À partir du 17 juillet, l'été s'est installé et n'a plus quitté la Gironde jusqu'à fin octobre, soit 15 semaines continues d'un temps chaud (+2,8°C par rapport à la norme, 26 jours à plus de 30°C) et incroyablement sec. En 3 mois il est tombé à peine le quart des pluies habituelles (58 mm au lieu de 210 mm).

Avec un mois de septembre pratiquement sans eau (3,2 mm au lieu de 80,0 mm), la météo des vendanges fut sans nuages, permettant à chacun, en blanc sec comme en rouge, de vendanger à son aise et selon ses choix.

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Bordeaux 2018 : les vins blancs secs

la qualité : après un été aussi radieux, l'état sanitaire des raisins blancs était forcément parfait mais il était à craindre que les vins blancs manquent de nervosité et de complexité aromatique.

Par chance, il n'en fut rien grâce aux nuits du mois d'août qui, en étant restées fraîches, ont préservé l'acidité des raisins et les molécules précurseurs aromatiques. De plus, les producteurs ont vendangé sans attendre, entre fin août (24 août à Smith-Haut-Lafitte, 27 août à Haut-Brion...) et la première semaine de septembre.

Les bons vins blancs 2018 sont avant tout purs, expressifs et immédiatement séducteurs, avec une fraîcheur et un équilibre acidité/richesse que nous n’attendions pas vu la météo de l’été. Cette facilité d’approche les rendra rapidement aptes à la dégustation peu après la mise en bouteille.

la quantité : le mildiou (chez tous) et la grêle (chez les malchanceux) ayant prélevé leurs quotas, c’est une petite récolte 2018 pour les blancs, pratiquement moitié moins qu’en 2016.

les prix : les prix sont constants par rapport à ceux de 2017, entre 6% de baisse à Malartic-Lagravière et 5% de hausse à Doisy-Daëne sec.

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Bordeaux 2018 : les vins blancs liquoreux

la qualité : la sécheresse absolue de septembre a concentré les raisins par passerillage mais il fallut attendre le mois d’octobre pour que les châteaux voient les premiers signes de botrytis. Et dépensent alors force main-d’œuvre pour ramasser en plusieurs tries les grains au fur et à mesure de l’avancement de la botrytisation, parfois jusque début novembre.

Les liquoreux portent la marque du millésime : grande liqueur, arômes mûrs et intenses, plus abricot/mangue qu’acacia/ananas. Des liquoreux riches, qualitatifs, dans un style rappelant ceux du siècle dernier aux équilibres basés sur la richesse et l’onctuosité. Ils s’affineront et gagneront à être attendus en cave.

la quantité : pas de vin dans le haut Sauternais emporté par la grêle de mi-juillet. Pour les autres crus, les dégâts du mildiou et la sévérité des sélections pendant les tries expliquent une récolte 2018 minime, le plus souvent inférieure à 10 hl/ha (le plafond de l'appellation est à 25 hl/ha).

les prix : malgré des coûts de production en nette hausse en 2018, les prix de l'an dernier ont été reconduits par tous les producteurs, sauf Doisy-Daëne (en baisse de 10%) et Suduiraut (en baisse de 16%). Une fois de plus, le Sauternais est réservé aux mécènes.   

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Bordeaux 2018 : les vins rouges

la qualité : incontestablement, 2018 fait partie des plus grands millésimes bordelais récents. Nous le plaçons derrière 2016 (la référence), au même niveau que 2015 et 2009. Avec la nuance que la réussite n'a pas été universelle en 2018, chaque appellation comptant son lot de vins somptueux et d'autres déséquilibrés. Les raisons de cette qualité mais aussi de cette hétérogénéité sont doubles :

  - le facteur naturel. La sécheresse de l'été a induit un stress hydrique favorable ou excessif selon la nature des sols et leur capacité à retenir l'eau. Ainsi, la présence d'argile et/ou de calcaire a permis au sous-sol de stocker l'eau du printemps et d'alimenter avec régularité les vignes durant l'été. À l'inverse, les sols drainants de sables ou de graves fines ont accentué les effets de la sècheresse et provoqué des blocages de maturité par déshydratation des plantes ou même entraîné la dessiccation des raisins.

La nature des sous-sols désigne donc les secteurs favorisés en 2018. En rive gauche, le nord du Médoc à partir de Saint-Julien, avec comme épicentre Saint-Estèphe et son socle calcaire. En rive droite, le coteau et le plateau calcaire de Saint-Émilion, la zone argileuse de Pomerol débordant sur le plateau de graves de Figeac et tous les beaux terroirs argilo-calcaires de Fronsac et Côtes de Castillon.

C'est-à-dire exactement les mêmes terroirs que ceux qui avaient brillé durant la canicule de 2003.

  - le facteur humain. Le savoir-faire des équipes techniques a eu un rôle primordial induisant des différences majeures entre des crus pourtant voisins, sur les mêmes terroirs et avec le même matériel végétal.

En 2018, il fallait savoir vendanger à temps des raisins juste mûrs sans rechercher la surmaturité ou la surconcentration. Or il était d'autant plus tentant d'attendre que la météo fut durablement idéale jusqu'à mi-octobre.

Puis, après avoir rentré des raisins à peaux épaisses et à jus naturellement concentrés (surtout les cabernets), il fallait vinifier avec douceur et doigté des moûts extrêmement riches en anthocyanes, sucres et tanins, procéder par infusion plus que par extraction. Heureusement, les enseignements des précédents millésimes secs (2003, 1995...) ont été tirés dans nombre de propriétés et la mode n'est plus aujourd'hui aux vins exagérément denses.

Quand ils sont réussis, les 2018 sont très colorés, puissants en arômes comme en goût, corsés, compacts, bâtis sur des structures tanniques fermes et denses, avec des richesses alcooliques 1° supérieures à l'habitude. En raccourci, les 2018 se présentent comme un assemblage de 2009 (pour la maturité) et de 2005 (pour la charpente tannique), où l'on retrouve la droiture bordelaise tintée d'une exubérance toute californienne. Des vins plus sérieux qu'à l'accoutumée, qu'il faudra attendre patiemment en cave, rares seront les grands crus qui entreront dans leur période d'apogée avant une bonne dizaine d'année de vieillissement.

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La qualité des Bordeaux rouges dépend donc grandement des ressources et de la philosophie stylistique de chaque château où, clairement, le fruité, la douceur tannique, la finesse et l'élégance étaient les cartes à jouer en 2018. Indépendamment des crus habitués au succès pour leur aptitude à tirer intelligemment et à chaque millésime le meilleur parti de leur terroir, voici par appellation nos recommandations, confirmations ou révélations du millésime (en supposant des prix raisonnables pour ceux qui ne sont pas encore connus) :

Graves/Pessac-Léognan

- la réussite en année chaude des vignobles Haut-Brion (+La Mission, Clarence, Chapelle...) pourtant englobés dans l'agglomération bordelaise ne peut s'expliquer que par la qualité du terroir. 2018 ne déroge pas à la règle.
- l'appellation Pessac-Léognan reste une pépinière d'excellents rapports qualité/prix au sein de la rive gauche, par exemple le très séduisant Malartic-Lagravière ou le très fin Domaine de Chevalier.
- même si le Pr Dubourdieu nous a quittés il y a 3 ans, Clos Floridène dirigé par ses deux fils continue à briller avec un 2018 plein, soyeux et raffiné.

Sud Médoc

- dans cette région de graves fines et drainantes, nous n'avons pas été surpris de retrouver au sommet les vignerons les plus minutieux et attentionnés, tels Mille Roses, Belle-Vue, Deyrem-Valentin ou Fonréaud.
- 2018 était fait pour la cuvée de Belle-Vue 100% Petit Verdot, cépage à petits fruits, à maturité tardive, fruité, épicé et ô combien savoureux (la syrah du Médoc).
- comme en 2009, plusieurs grands crus de Margaux ont magnifiquement tiré leur épingle du jeu en 2018 avec des vins plus enrobés et enjôleurs que d'habitude : Brane-Cantenac, Durfort-Vivens, Malescot St-Exupéry, Cantenac-Brown, Issan, Giscours, La Gurgue...
- la star de Moulis en 2018 est bien Poujeaux, haut la main !

Nord Médoc

- l'association du cabernet-sauvignon, d'un climat (un peu) plus tempéré et d'une hygrométrie de l'air supérieure grâce à la proximité de l'océan et de l'estuaire de la gironde a favorisé le nord Médoc, à commencer par les trois appellations communales, Saint-Julien/Pauillac/Saint-Estèphe où qualité rime avec homogénéité.
- le tir groupé des crus classés de Saint-Julien est impressionnant : tous magnifiques, aucun à la traîne. Si le prix doit les départager, Lagrange et Langoa-Barton ont toutes les chances de l'emporter.
- le surcroît d'onctuosité propre au millésime 2018 va comme un gant à des crus naturellement charpentés ou longilignes, comme Duhart-Milon, Grand-Puy Lacoste, Branaire-Ducru, Gruaud-Larose et Léoville-Barton.
- parmi les 1ers crus classés, Lafite est éblouissant. M. Bettane n'hésite pas à le rapprocher du Lafite 1959, vin légendaire du XXème siècle comme Mouton 1945 et Latour 1961.
- après les 1ers crus classés du Médoc, Cos d'Estournel (meilleur Saint-Estèphe), Pichon-Baron (pour sa race) et Pichon-Lalande (pour son charme), Léoville-Las Cases (meilleur Saint-Julien) se disputent la seconde marche.
- hors appellations communales, nombre d'excellents crus bourgeois du nord Médoc ont été à la fête en 2018, tels Charmail, Sociando-Mallet, Ormes de Pez, Clos Manou, Potensac, Gloria, du Retout, parmi tant d'autres...

Libournais/Côtes

- il existe de superbes terroirs argileux, pur calcaire ou argilo-calcaire en rive droite qui, aux mains de vignerons talentueux, ont donné en 2018 des vins remarquables n'ayant rien à envier aux meilleurs de Saint-Émilion ou Pomerol.
- sur Fronsac (Haut-Carles, Dalem, Les Trois Croix, La Vieille Cure...), Lalande de Pomerol (Fleur de Boüard, Les Cruzelles,...), en Côtes de Francs (Puyguéraud...), Côtes de Castillon (Clos Louie, Domaine de l'A, Alcée, Montlandrie, Peyrou...) ou dans les satellites de Saint-Émilion (La Mauriane, Clos de Boüard...), autant de crus qui ont exploité au mieux le millésime 2018, sans blocage de maturité grâce aux réserves hydriques de leurs sous-sols.
- dans ces crus, ce n'est pas un hasard si ces réussites sont l'œuvre de grandes signatures bordelaises : Thienpont, Derenoncourt, Durantou, de Boüard, Papon-Nouvel, Thunevin, etc. Contrairement à 2016, Dame Nature n'a pas tout fait en 2018, il fallait avoir du talent et être bien conseillé pour vinifier des moûts hors normes.

Pomerol

- pas de miracle à Pomerol, les meilleurs 2018 seront les plus chers. Ils proviennent des grands terroirs argileux au cœur de l'appellation, possédés par les plus grands crus, de Petrus à Feytit-Clinet (est-ouest) ou de La Violette à Petit-Village (nord-sud). Comme en 1947, autre grand millésime chaud et sec.

Saint-Émilion

- cette appellation aux mille châteaux est particulièrement diverse en 2018, selon l'exposition, le type de sol, l'encépagement, l'âge des vignes, la maîtrise technique et l'ambition qualitative de chacun.
- parmi les plus frais et élégants : Figeac, Quintus, Canon-La Gaffelière, La Gaffelière, Clos Saint-Julien, Clos de l'Oratoire, Petit Gravet Aîné, Fonroque, Grand Pontet,
- parmi les plus riches et veloutés : Cheval Blanc, Angélus, Troplong-Mondot, Larcis-Ducasse, La Dominique, Bellefont-Belcier, Barde Haut, Fombrauge, Côte de Baleau,
- parmi les plus amples et fermes : Ausone, La Mondotte, Valandraud, Beauséjour-Duffau, Clos Fourtet, Rocheyron, Pavie-Macquin, Moulin Saint-Georges, Poesia.

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la quantité : à Bordeaux, un grand millésime est le plus souvent abondant. Ce fut le cas en 2016, 2015, 2010, 2009, 2005, 2000, etc. Or 2018 échappe à la règle avec une récolte la plus basse de la décennie, 2013 et 2017 exceptés. Deux facteurs expliquent la diminution des volumes offerts cette année :

  - le facteur naturel. Les trois événements climatiques décrits plus haut ont chacun participé à réduire les quantités : la virulence du mildiou qui a concerné tous les cépages et toutes les appellations, les orages de grêle qui ont dévasté plusieurs propriétés, la sécheresse du mois de septembre qui a achevé de concentrer les raisins.

Ces causes mises bout à bout, nombre de crus (Guiraud, Rieussec, La Lagune, Clos Puy Arnaud...) renoncent à la vente en primeur de leur 2018 après avoir constaté l'étroitesse de leur production tandis que d'autres (Palmer, Durfort-Vivens, Chasse-Spleen, Angélus...) ont connu une demi-récolte (rendements inférieurs à 20hl/ha).

  - le facteur humain. Année après année, les grands crus tendent à proposer de moins en moins de vin en primeur, soit pour prévenir tout risque d'accident productif à venir (gelée en 2017, mildiou en 2018...), soit pour reconstituer des stocks mis à mal par la demande internationale ces dernières années, soit pour alimenter plus tard les nouveaux marchés n'achetant pas en primeur.

Si cette tendance (initiée par le château Latour qui a cessé les ventes en primeur en 2012) doit se poursuivre, nous pouvons craindre que le système des ventes en primeur, qui fait la spécificité et la force de Bordeaux, vienne à terme à disparaître.

les prix : une fois n'est pas coutume, il est aisé de deviner cette année le prix auquel les crus doivent afficher leur 2018, entre le prix (plancher) des 2017 et le prix (plafond) des 2016.

Le prix des 2015 en primeur il y a 3 ans est pour nous un bon compromis, signal donné en début de campagne par Angélus. Ceux qui voudront y déroger devront avoir de sérieux arguments qualitatifs.

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